Quelle mission pour le laïcat aujourd’hui ?

 

Quelle mission pour le laïcat aujourd’hui ?

 

 

 

Introduction

 

La vitalité de l’Eglise d’Afrique, en ce qui concerne l’expression de la foi, frappe plus d’un observateur. Des communautés ecclésiales vivantes importantes ont éclos comme fruit de l’évangélisation. Cependant la situation politique et socio-économique de la grande partie de ce continent reste préoccupante. Et le Synode africain de 1994 a comparé ce continent à l’homme qui descendait de Jérusalem à Jéricho et qui tomba aux mains des brigands (Luc 10,30-37). L’Afrique traverse une crise profonde. Cela provoque le désespoir, car elle semble s’acheminer vers la mort. N’est-il pas temps de penser à une évangélisation qui soit à même de prendre en main le destin de ce continent ? L’importance de son laïcat ne peut-elle pas constituer une chance pour son relèvement ? Cette réflexion, qui concerne l’Afrique en général et le Congo-Brazzaville en particulier, tentera de chercher à quel point l’engagement des laïcs pourrait contribuer à la construction d’une société où la promotion de la vie est l’expression de la foi. Elle tentera d’abord de présenter un bref aperçu de la situation, puis, se focalisant sur l’enseignement du Magistère, montrera le bien fondé de l’engagement des laïcs dans le monde temporel.

 

 

1. Etat de la situation

 

La situation générale du Congo-Brazzaville est marquée par une crise profonde qui touche tous les aspects de la vie. Celle-ci est le résultat de la logique de violence, des guerres fratricides et autres difficultés sociopolitiques relatives à l’apprentissage des règles démocratiques d’accès au pouvoir, de grandes secousses économiques et financières internationales. La corruption des mœurs, d’autre part, s’accompagne de grandes injustices sociales.

De son côté, le laïcat, impréparé, semble manquer de dynamisme. Il n’arrive pas encore à cibler les lieux où doit s’exprimer son apostolat. Son expression n’est encore limitée qu’aux institutions traditionnelles de l’Eglise. Beaucoup de chrétiens limitent leurs devoirs de citoyens à se rendre aux scrutins, quand il faut le faire. Et quand parfois ce droit est violé, on observe le silence. S’occuper des affaires de la cité, est presque un tabou pour la plupart des fidèles laïcs. En d’autres termes, être chrétien et faire de la politique sont tenus pour incompatibles. Cela est sans doute une conséquence du manque de formation que l’Eglise devrait promouvoir à l’endroit des laïcs. Il y a donc comme une mauvaise campagne qui est faite du monde politique. Pour plus d’une personne, s’engager en politique c’est mettre en péril sa vie de foi. Ainsi,  par crainte de se salir, on adopte une attitude démissionnaire.

 

La conséquence logique est qu’on ne trouve pas toujours de chrétiens laïcs déterminés dans les instances de prise de décisions concernant la gestion du pays. C’est l’une des préoccupations majeures que l’épiscopat du Congo-Brazzaville a exprimé au Saint Père lors de sa dernière visite ad limina apostolorum[1].

 

 

2. Fondements magistériels de l’engagement du laïc dans le monde temporel

 

 

a)- Le Concile Vatican II

 

Le Concile Vatican Il considère la politique comme un art noble, dont les acteurs spécifiques sont par mission les laïcs. Pour le Concile, le laïc est tout chrétien qui n’est pas membre de l’ordre sacré ou de l’état religieux sanctionné dans l’Eglise[2]. Le caractère séculier est alors le propre des laïcs. Leur rôle consiste à chercher le règne de Dieu précisément à travers la gérance des choses temporelles qu’ils ordonnent selon Dieu. Ils vivent au milieu du siècle, c’est-à-dire engagés dans tous les divers devoirs et travaux du monde, dans les conditions ordinaires de la vie familiale et sociale, dont leur existence est comme tissée. A cette place, ils sont appelés par Dieu pour travailler comme du dedans, à la façon d’un ferment, à la sanctification du monde, et pour manifester le Christ aux autres avant tout par le témoignage de leur vie, rayonnant de foi, d’espérance et de charité[3] . C’est à eux donc qu’il revient, d’une manière particulière, d’éclairer et d’orienter toutes les réalités temporelles auxquelles ils sont étroitement unis, de telle sorte qu’elles se fassent et prospèrent constamment selon le Christ,  et soient à la louange du Créateur et Rédempteur[4].

 

 

b)- L’enseignement du Pape Jean-Paul II

 

Pour sa part, dans l’exhortation post-synodale Christifideles laïci, le pape Jean-Paul II fondait ce caractère séculier du laïc sur « l’authentique dimension séculière de l’Eglise elle-même, dimension inhérente à sa nature intime et à sa mission, dont la racine plonge dans le mystère du Verbe Incarné. L’Eglise, en effet, vit dans ce monde, même si elle n’est pas de ce monde. Par cette dimension séculière, elle continue l’œuvre rédemptrice et libératrice du Christ pour tous les hommes, œuvre qui embrasse aussi le renouvellement de tout l’ordre temporel »[5].

 

Concernant la vie politique, Jean-Paul II affirme : « Pour une animation chrétienne de l’ordre temporel, dans le sens que nous avons dit, qui est celui de servir la personne et la société, les fidèles laïcs ne peuvent absolument pas  renoncer à la participation à la "politique", à savoir : à l’action multiforme, économique, sociale, législative, administrative, culturelle, qui a pour but de promouvoir, organiquement et par les institutions, le bien commun. Comme cela a été souligné au synode : « … tous et chacun ont le droit et le devoir de participer à la politique ». »[6] La politique n’est pas un lieu de danger moral. Bien au contraire, « l’Eglise tient en grande considération et estime l’activité de ceux qui se consacrent au bien de la chose publique et en assument les charges pour le service de tous. »[7]

 

Si le laïc est appelé à de si hautes exigences dans la gestion du temporel, c’est parce qu’il est, lui aussi, appelé à la sainteté et que la gérance des réalités temporelles est sa voie propre et spécifique de sainteté[8]. La vocation des fidèles laïcs à la sainteté, dit le pape Jean-Paul Il, exige que la vie selon l’Esprit s’exprime de façon particulière dans leur insertion dans les réalités temporelles et dans leur participation aux activités terrestres. Dans l’exhortation post-synodale Ecclesia in Africa, le Pape souligne : « C’est pourquoi l’Assemblée synodale a fait monter vers le Seigneur une prière fervente pour que surgissent en Afrique des responsables politiques hommes et femmes- saints, pour qu’il y ait de saints chefs d’Etat qui aiment leur peuple jusqu’au bout et qui désirent servir, plutôt que se servir »[9].

 

Au regard de l’enseignement du Magistère sur la mission des laïcs dans le monde temporel, et tenant compte de la situation dans laquelle se retrouvent nombre de pays africains, on se rend vite à l’évidence qu’il y a urgence à repenser l’annonce de l’Evangile aujourd’hui, afin de répondre aux défis multiples de l’heure. Quels seraient en fait les défis auxquels l’Eglise est appelée à faire face de nos jours ?

 

 

3. Les défis pour l’Eglise

 

a)- La formation

 

Aucune société ne peut prétendre au changement si rien ne se fait sur le plan de la formation. L’Eglise est par essence mère et enseignante, et, de ce fait, elle devra s’investir dans ce domaine afin d’amener les gens à réfléchir sur la foi en lien avec les problèmes quotidiens. L’inexistence d’une université catholique ou autre centre similaire, par exemple, montre les lacunes de l’Eglise du Congo dans ce domaine. Alors que des centres de ce genre sont des lieux où se forme la jeunesse qui assumera la gestion du pays à l’avenir.

 

En réalité, les laïcs doivent être formés afin de jouer leur rôle d’animateurs chrétiens de l’ordre temporel. Il faut donc penser à un type de formation où on encouragera les laïcs à s’engager dans la politique après les avoir « …soigneusement préparés à leurs tâches politiques, économiques et sociales par une formation à la doctrine sociale de l’Eglise pour être des témoins fidèles dans leur milieu d’action »[10]. Aujourd’hui, un des lieux où est attendu le service de l’Eglise, est celui du politique

 

b)- La catéchèse

 

Il faut une catéchèse et une pastorale des droits de l’homme, du politique et de la paix, pour d’éveiller les consciences et affermir les volontés  et en vue d’apporter une contribution spécifique et concrète à l’établissement de la paix et de la réconciliation. C’est dans ce sens que produiront tout leur effet ces propos de Benoît XVI à l’endroit de l’épiscopat congolais : « J’appelle donc les chrétiens et toute la population du pays à ouvrir des chemins de réconciliation, afin que les différences ethniques et sociales, vécues dans le respect et dans l’amour mutuels, deviennent une richesse commune et non un motif de division »[11]. Il est important de susciter des initiatives, encourager la formation aux mécanismes de prévention et de résolution des conflits et de promotion la paix, pour travailler à l’avènement de la justice et de la solidarité.

 

Il faut une évangélisation qui soit un ferment et un pilier pour la construction d’une nouvelle société. Cette évangélisation est perçue comme un lieu éminemment éthique où le Christ est annoncé comme force spirituelle et morale de la reconstruction et de la vie dans tous les domaines de la vie du peuple. En fait, il s’agit de l’Evangile qui devient vie, partie intégrante de l’homme et qui le fait agir. Le Pasteur Kä Mana parle de « culture évangélique », c’est-à-dire : « ce que structure la perception globale d’une situation ou la compréhension profonde de ce qu’il convient de vivre ou de faire quand il est question des choix essentiels et des décisions radicales pour une personne, un pays, un peuple ou une culture »[12]. En effet ce sont toutes les dimensions où se déploie la vie humaine que cette culture évangélique  doit rejoindre en profondeur.

 

c)- Dialogue et collaboration

 

Pour faire face aux questions brûlantes de l’heure, dans le souci de redonner l’espoir au peuple, il faut avoir recours aux synergies. Les Eglises sont appelées à collaborer, à avoir les mêmes objectifs en commun, et mobiliser les énergies nécessaires pour les réaliser. Cette démarche œcuménique a été encouragée par le Synode africain afin de favoriser le développement intégral de l’homme : « C’est un impératif pour tout homme et toute femme et aussi pour les sociétés et les nations ; il oblige en particulier l’Eglise catholique, les autres Eglises et Communautés ecclésiales, avec lesquelles les catholiques sont disposés à collaborer dans ce domaine »[13]. Cela demande un effort de connaissance mutuelle profonde et une volonté de collaboration pour l’intérêt général.

 

Conclusion

 

Au terme de cette réflexion, tout concourt à croire qu’il y a vraiment l’urgence de prendre en main le destin de tant d’hommes et de femmes pour leur assurer un mieux être. Cependant seuls ceux qui vivent au sein de ces réalités complexes sont habilités à les transformer en s’y engageant réellement. Et l’Eglise serait dans ce cas capable de propulser un dynamisme dans cette construction ou reconstruction d’une société en crise. Le christianisme se présente donc comme une chance pour le relèvement ou l’espoir du continent africain en général, et du Congo-Brazzaville en particulier, à travers l’engagement des laïcs dans la vie civile, leur insertion dans les milieux où se décide l’avenir de la nation. Il est temps que les laïcs expriment leur foi par un engagement dans les réalités temporelles.

 

Bienvenu BABINDAMA

 



[1] Cf. « L’hommage au Pape du Président de la Conférence épiscopale de la République du Congo », in L’Osservatore Romano, n° 43 du 23 octobre 2007, p.5

[2] Lumen Gentium, n°31

[3] Lumen Gentium, n°31

[4] Gaudium Spes, n°43, et Apostolicam Actuositatem, n°4

[5] Christifideles laici, n°15

[6] Christifideles laici, n°42

[7] Gaudium spes, n°75

[8] Christifideles laici, n°16

[9]Ecclesia in Africa, n°111

[10] Ecclesia in Africa, n°90

[11] Cf. « Message de Benoît XVI à l’épiscopat congolais », in L’Osservatore Romano, n°43 du 23 octobre 2007, p.4

[12] KÄ MANA, La nouvelle évangélisation en Afrique, Karthala-Clé, Paris, 2000, p.210

[13] Ecclesia in Africa, n°109