Les enjeux réels du « printemps » des peuples opprimés

 

Les enjeux réels du « printemps » des peuples opprimés

 

Les événements qui se succèdent en Afrique et un peu partout dans le monde arabe nécessitent une analyse approfondie, au-delà de ce qui semble se présenter comme un « printemps » pour les peuples directement concernés. La Tunisie de Ben Ali a basculé, l’Egypte de Moubarak a fait ses comptes avec l’histoire, la Côte-d’Ivoire de Gbagbo a ouvert une nouvelle page, pendant que la Lybie de Kadhafi n’a pu résister à la révolution menée par les Benghaziens, sous la houlette de l’OTAN.

Ces événements, comme s’emploient à nous le  montrer les chaines internationales, sont en train de mettre fin à des régimes à vie. Seulement, il y a lieu de s’interroger sur tous les contours qui les caractérisent. Une analyse profonde souscrit la thèse selon laquelle ces peuples ne sont pas toujours les architectes de leur destin. Les images et les dessous de ce qui se passe çà et là montrent que ces peuples agissent comme des foules obnubilées par le tableau peint par les chantres d’un monde meilleur, le monde des grandes libertés. Et on s’y lance sans détours. En fait, qui n’aspirerait pas à un environnement assaini par les droits d’expression, d’association, d’information ? Tous les peuples ont soif d’un tel univers. Sans tomber dans un nihilisme, nombreux parmi ces masses en branle ont été animés par cette aspiration. Sauf que, souvent, ici, il est rare de vivre une révolution authentique, comme à la française.

L’import-export de la démocratie

On note que les grandes puissances sont passées à une nouvelle stratégie qui ne dit pas son nom. Tout se joue autour des intérêts économiques, politiques et militaires. Si les guerres d’hier ont été des guerres idéologiques, aujourd’hui, ces guerres sont plus qu’économiques. Elles sévissent là où, par malédiction ou bénédiction de la nature, le sol regorge des potentialités appétissantes. Les guerres, dites ironiquement civiles, n’éclatent jamais sur des sols improductifs où l’on ne soupçonne la présence d’une goutte de pétrole, d’un bloc de cuivre, de zinc ou de plomb, etc. Moins encore, elles n’éclatent là où les gardiens des ressources locales ne déplacent aucunement la moindre virgule des « accords coloniaux ». Les multinationales, ces cercles d’intérêts et puissantes maitresses du jeu politique, poussent à cette nouvelle conquête. Elles font et défont les régimes, servent sur un plateau doré le pouvoir à qui le veut, à condition de leur donner des garanties sures. Bien qu’invisibles, elles sont devenues les actrices réelles du discours et de l’agir des acteurs politiques, les tenant en otage.

Le discours de La Baule est comme un coup de gong qui a sonné aux oreilles des chefs d’Etats et de gouvernements africains. Il fallait aller vite dans l’exécution du schéma exposé par François Mitterrand. Or, l’instauration de la démocratie n’obéit pas à une telle logique. Une telle méthode n’est pas loin de la vision d’exportation de la démocratie, à tout prix et dans les délais décidés dans les capitales étrangères, sans tenir compte des aspirations profondes des peuples et leurs capacités d’assimilation. Cette démarche s’est avérée jusque-là stérile. La plupart des modèles expérimentés jusque-là n’ont été que des transpositions des réalités externes, inadaptées aux réalités locales. Il faille plutôt aider à instruire des régimes qui se bâtissent sur des bases locales, soutenues par des principes universels. Les vieilles démocraties, qui se sont construites avec fatigue durant des décennies, ont fait autant et continuent sur cette lancée. Le schéma expérimenté dans un pays ne peut pas forcément réussir dans un autre. Ainsi parle-t-on de démocratie américaine, française, anglaise, italienne, allemande, suisse, espagnole, belge…

Une vraie humiliation des peuples

Le salut des peuples dits opprimés ne pourrait provenir des soulèvements orchestrés, des guerres civiles entretenues… Il importe que l’esprit de paternalisme soit remplacé par un véritable partenariat entre le « Nord » et le « Sud ». Ce qui arrive aux dirigeants qui, le matin sont présentés comme des alliés, des partenaires sûrs, et le soir comme des dictateurs, des sanguinaires, n’est rien d’autre qu’une humiliation. Ces dirigeants, une fois pressés comme une orange, sont délaissés, roulés dans la boue de l’humiliation : gel des avoirs, confiscation des biens, mandat d’arrêt international, procès humiliants.... Pour le cas de l’Afrique, les dirigeants devraient comprendre que jusque-là, les « organisations internationales et les grandes puissances mondiales, qui savent très bien comment diviser les Africains, n’ont pas encore réfléchi à leur place sur la manière de parer les guerres fratricides et de promouvoir les techniques de réconciliation y relatives ». De même, réaliser que l’argent  déposé dans les paradis fiscaux ne fera que le bonheur des autres peuples, ainsi que le souligne Calixte Baniafouna1.

Il est vrai que bien de régimes ont une gestion des personnes et des ressources peu orthodoxe, qu’ils sont peu disposés à la réalisation du bien commun, qu’ils sont des souverains à vie. Cependant, il y a à se demander au nom de quel principe et de quel droit un chef d’Etat peut-il demander, sous fond d’ultimatum, à un autre de « quitter le pouvoir », de le légitimer ou de le  délégitimer ?

La démocratie, qui est un processus long, ne peut s’instaurer que du bas, avec la conviction ferme et authentique des peuples. On ne crée pas des démocrates d’un jour au lendemain.  Une démarche contraire à celle-ci est vouée à l’échec et accentue généralement les déchirures sociales. Car la démocratie n’a jamais été une marchandise à exporter ou à importer, avec des clichés dessinés à partir des capitales qui recrutent librement des mercenaires et pilotent des guerres civiles sur un autre continent, attisent les conflits ethniques et déversent les armes sur des régions à feu et à sang, pour diviser des peuples entiers et les embrigader continuellement, comme l’écrit François-Xavier Verschave2

 

Dr Fredh-Frédéric KOUKIMOUKA

Journaliste-Politologue

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Notes :

 

1. BANIAFOUNA Calixte, Congo démocratie, les déboires de l'apprentissage, vol. 1, L'Harmattan, Paris, 1995, p.167.

2. VERSCHAVE François-Xavier, Noir silence. Qui arrêtera la Françafrique? Ed. Les Arènes, Paris, 2000, (voir la quatrième de couverture).